Sandra Mellot : "Traversée du signe."

Publié par Gérard Adde.

Gérard Adde a suspendu les lettres, les a figées dans leurs combinaisons, les a gelées bien entendu.

 

Il nous en remet immédiatement à une forme de littérature, qui envisage l'écriture dans son moulage poétique - la disposition des lettres, l'imagination qu'elles suscitent - mais aussi dans son usage ordinaire - la dimension culturelle, celle de la transmission.

 

D'emblée se révèle notre attitude face aux signes. La tentative de déchiffrage constitue ce premier réflexe. Tentative vaine. Les œuvres arborent toutes ce même cryptogramme, qui nous tient à distance du déroulement temporel, linéaire d'une histoire. Les colonnes de visages, les constellations de lettres, les drapés de papier, invitent à vivre le récit plutôt qu'à le lire, à traverser les œuvres comme une forêt de signes. "...où m'as-tu entraîné, à travers les fûts dressés de la forêt ? En sortirais-je ? On ne sort pas de la forêt des mots, on s'y perd à jamais, on y tourne, on y meurt, on s'y décompose, on y disparaît."1

 

Le cryptogramme constitue ce savant mélange du hasard et de l'intelligence mathématique, qualité dont se sert l'artiste pour en proposer des associations à géométrie variable. Si le cryptogramme ne se livre que par le biais d'une analyse formelle et séquentielle (la fréquence d'apparition des lettres, la logique de leur ordonnancement), l'urgence de la compréhension du message est toujours telle qu'elle pousse l'expérimentation au-delà des limites habituelles.2 Tout se passe comme si la naissance du mot commençait par la posture de l'artiste recherchant la forme, l'espacement, le décalage, le point de rupture avant de devenir la matière première du poète.

 

Gérard Adde expose ainsi le moule de l'écriture, non pas sans rappeler l'expérimentation des artistes Supports-Surfaces de la fin des années 60, qui dévoilaient le processus, l'acte créatif, la naissance de la toile.

 

S'il continue à composer avec la répétition du signe dans le sillage de Viallat, il se départit de la manière du peintre pour ancrer son travail dans l'ère de la reproductibilité, cette autre naissance de l'écriture dans sa dimension culturelle.

 

Mais là où d'ordinaire la technique permet de lisser les aspérités pour servir une communication sans faille, Gérard Adde engage la sérigraphie dans le brouillage des pistes, laissant apparaître les multiples passages de sa réflexion.

 

Dans l'histoire de Gérard Adde comme dans celle de Rabelais3, l'artiste ramène à la vie les paroles gelées, leur donne sons, formes et couleurs sans pour autant ressusciter le sens littéral du mot.

 

En faisant gémir au-dessus des têtes de Pantagruel et de ses amis des sons inintelligibles, un "langage barbare" conservé dans les mers gelées, l'auteur les prive de la présence physique de l'interlocuteur. Seules les émotions, la violence des combats d'alors parviennent jusqu'à eux. "T où ?" est la traduction contemporaine par le sms de cette situation de perte de repères dans l'échange. L'exigence d'immédiateté fait oublier définitivement le moule poétique.

 

En extirpant la "lettre" de son lieu ordinaire, figée dans le papier, pour lui donner corps dans l'espace d'exposition, l'artiste entreprend la traversée de l'espace théorique (la traversée du récit : Rabelais, Jules Verne) et de l'espace physique (les écrans multiples de la communication contemporaine).

 

C'est l'usage ordinaire de la parole, qui est désavoué. Dos à dos, les toiles reprennent l'impossible ou l'absurde face à face de Magritte4. Ce principe d'incommunicabilité est réactivé dans chacune des installations de Gérard Adde. Superposition, saturation, effacement, la disposition de ces lettres affiche le renoncement de nos sociétés à garder une mémoire poétique de leur parole au profit de l'accumulation. Les traces de l'échange sont immédiatement recouvertes, privilégiant le renouvellement du message aux dépens de son intelligibilité. L'écran a définitivement balayé l'empreinte individuelle. Le visage, pas plus que la suite de lettres ou le dessin du territoire ne délivre son identité. Sous les traits de l'icône se dessine une cartographie indéfinie affichant l'immatérialité des dialogues.

 

Les contours imprécis des nouvelles formes de communication imposent de nouveaux modes de représentation. Si la perspective faisait se rencontrer l'autre dans l'œuvre, elle n'a plus lieu d'être. Supplantée au profit de la superposition des images sur l'écran, la rencontre de l'autre se fait sur le mode virtuel.

 

Un nouvel espace s'invente alors, qui pourrait prendre la forme de constellations, symbole de cette ère de la vitesse, de la diffusion planétaire de l'information.

 

Gérard Adde met à nu notre solitude face à l'histoire quotidienne balayée par le flux constant des informations, inaudibles, éthérées, quand le visage s'efface au profit "des voix" de la modernité. Il les confronte à ces histoires, qui pétrissent l'humanité par la matière et le verbe. Les voix de Rabelais, le cryptogramme de Jules Verne, les paroles de Magritte résonnent... Peut-être reconnaîtrez-vous la jeune fille à la perle et, osons encore, pourquoi pas, une mariée mise à nu par ses célibataires5.

 

Sandra Mellot

 

René Pons : Une forêt de signes, éd. Le Bruit des autres, 2008.

Jules Verne : La Jangada, 1881 ("la vie d'un condamné à mort dépend de la capacité d'un juge à déchiffrer un message codé").

"Lors nous jeta sur le tillac pleines mains de paroles gelées et semblaient dragées, perlées de diverses couleurs", Rabelais, Quart Livre LVI.

René Magritte peint L'Usage de la parole en 1928.

Marcel Duchamp : La mariée mise à nu par ses célibataires, même, 1925-1928.

 

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Publié dans Sandra Mellot

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